
Devaux, 180 ans de bulles : reportage au cœur de l’Union Auboise
À Bar-sur-Seine, entre chaînes d’embouteillage et magnums habillés à la main, la maison de Champagne Devaux célèbre en 2026 ses 180 ans. Pascal Dubois, directeur général de l’Union Auboise, retrace pour nous cette saga familiale devenue coopérative, de sa fondation à Épernay en 1846 jusqu’à son ancrage sur la Côte des Bar.
Des magnums parés d’or pour un anniversaire exceptionnel
Dans les vastes bâtiments de l’Union Auboise, à Bar-sur-Seine, les chaînes d’embouteillage tournent sans relâche, entre rangées de tonneaux et palettes de bouteilles qui attendent leur tour. Ici, les cuvées de champagne s’enchaînent. Les vendanges se sont tout justes terminées, en cette fin de mois d’août. Une précocité exceptionnelle, comme partout dans les vignobles français cette année.
Un peu à l’écart de l’effervescence des machines, quelques employés habillent à la main des magnums d’exceptions, les chiffres 1, 8 et 0 apparaissent en relief sur ces bouteilles qui marquent un anniversaire d’ampleur pour la maison de champagne Devaux. Ses 180 ans d’existence, célébrés en 2026, montrent une longévité rare, même dans une appellation habituée aux grandes signatures. Pascal Dubois, directeur général de l’Union Auboise, nous reçoit entre deux allers-retours sur le site pour raconter cette histoire, qu’il connaît par cœur et qu’il vient, avec toute la maison Devaux, de faire coucher sur le papier.

Trois veuves dans les tourments du XIXe siècle
L’histoire commence en 1846, avenue de Champagne à Épernay. C’est là que naît la maison qui deviendra Devaux, fondée par les frères Jules et Auguste Devaux. « Là, il a fallu la développer avec toutes les péripéties qu’on peut connaître à cette époque, et beaucoup de difficultés », résume Pascal Dubois. Mais le succès est rapide, porté par une lignée peu commune : ce sont en réalité plusieurs veuves qui, génération après génération, prennent les rênes de la maison, à commencer par Claude-Josephte Devaux, veuve à 39 ans, qui tient la maison avec son fils François-Auguste. « Ce sont alors les grandes années glorieuses d’avant-guerre du champagne, dont Devaux a pleinement profité. »
Un déclin d’après-guerre, puis le sauvetage par des vignerons de l’Aube
La suite est plus âpre. Après la Seconde Guerre mondiale, nombre de maisons de champagne traversent des années difficiles, et Devaux ne fait pas exception. « Une génération de plus a pu continuer cette aventure, mais avec difficultés. » Surtout, Jean-Pol Auguste Devaux, dernier représentant de la famille à la tête du domaine, se retrouve sans héritier pour reprendre le flambeau. C’est dans ce contexte qu’intervient l’Union Auboise, coopérative de vignerons créée en 1967 dans l’Aube, alors fournisseuse de la maison en blanc de noirs. « Petit à petit, nous nous sommes rapprochés, car la maison périclitait. Naturellement, un jour, est venue l’idée de nous vendre la marque et la maison. » L’accord se conclut en 1987 et l’Union Auboise reprend la marque, puis installe son siège à Bar-sur-Seine, au cœur de la Côte des Bar. Le manoir du XVIIIe siècle, qui accueille aujourd’hui le domaine, avec son parc bordé par la Seine et son colombier du XVIIe siècle classé, devient le nouveau berceau de la maison.

Un ADN forgé par la Côte des Bar et le temps long
Cette présence dans l’Aube, c’est ce qui façonne l’identité de la marque. « C’était un pari dès le départ de mettre en avant la Côte des Bar, avec une majorité de cépage pinot noir », explique Pascal Dubois. Ce vignoble, qui représente à lui seul un quart de la surface totale de l’appellation Champagne, s’est révélé particulièrement propice à ce cépage, porté ces dernières décennies par des conditions climatiques de plus en plus favorables à sa maturité. « Le pinot noir est devenu quelque chose de très intéressant pour l’ensemble des grandes marques de Champagne, à tel point que je dis que la Côte des Bar est le nouvel Eldorado de la Champagne. » À ce terroir s’ajoute un choix d’élaboration assumé : des vieillissements longs, de plus de cinq ans minimum pour la collection Devaux. « Cette identité formée par la Côte des Bar, le cépage pinot noir et le vieillissement long, ce que nous appelons « le luxe du temps », nous a permis très vite de donner un ADN qui nous a fait être distingués sur les marchés. »

Sténopé, le champagne qui photographie le temps qui passe
Parmi les cuvées de la maison, une se distingue par son statut presque confidentiel : Sténopé. Le nom, emprunté à l’ancêtre de la photographie (le sténopé est ce petit trou de la chambre noire de Nicéphore Niépce) n’est pas choisi au hasard. « Avec cette cuvée, on a la photo, l’image, chaque année, d’un terroir et d’un millésime. ». Élaborée en petite série et vieillie sous bois, cette cuvée de collectionneur n’est mise sur le marché qu’au bout d’une décennie minimum. « C’est un champagne d’élite ou, en tout cas, de collectionneur », résume-t-il. « De manière générale, le champagne Devaux peut être gardé largement au-delà de 20 ans pour les grandes cuvées. »
Des vendanges de plus en plus précoces à considérer
Mais l’histoire de Devaux ne s’écrit pas seulement dans les archives : elle se joue aussi, chaque année, dans les vignes. Et 2026 restera dans les mémoires. « Nous venons de terminer des vendanges atypiques, parmi les plus précoces qu’on ait connues en Champagne », observe Pascal Dubois, qui préfère parler de « fluctuations climatiques » plutôt que de réchauffement. Par chance pour Devaux, cette précocité est, pour l’instant, plutôt favorable à la maturité du pinot noir. Mais elle commence malgré tout à inquiéter la profession. « Le risque, c’est que l’on n’arrive plus à corriger l’excès de maturité par la précocité des vendanges. » Pour s’adapter, la maison mise sur l’observation, les réserves constituées les bonnes années et une évolution progressive des assemblages, en particulier pour préserver la fraîcheur, signature revendiquée des champagnes Devaux.

Un livre pour ne pas oublier, un anniversaire pour transmettre
Pour marquer ce cap des 180 ans, l’Union Auboise a choisi de fixer cette mémoire dans un ouvrage, Le Luxe du Temps — Champagne Devaux, rédigé avec l’appui d’un historien. « On s’est rendu compte qu’on n’avait pas figé l’histoire de la marque, l’histoire de la maison, l’histoire de ses fondateurs, dans un ouvrage », confie Pascal Dubois, qui reconnaît avoir lui-même découvert des pans entiers de cette saga familiale. L’anniversaire a également donné lieu, fin juin, à une grande fête réunissant quelque 800 invités sur le domaine, adhérents, clients et salariés confondus. A cette occasion, la cuvée spéciale en magnums a été présentée. « Une soirée pour fêter notre réussite, la vôtre ! », a lancé à cette occasion Emmanuel Mannoury, président de l’Union Auboise, devant les convives.
Aujourd’hui vendue majoritairement en France, mais exportée dans une cinquantaine de pays (en premier lieu l’Angleterre, mais aussi les États-Unis, l’Italie, le Japon…), la maison Devaux revendique une place parmi la trentaine de marques de Champagne dépassant le million de bouteilles vendues. De quoi aborder les 180 prochaines années avec la même philosophie qui a façonné la maison : le temps long.







