
Lou-Ann Vilain, 19 ans, de l’écriture à l’éloquence
Un concours comme un défi personnel
Ce soir-là, à l’AuxR Green Lab, quand Lou-Ann Vilain s’avance pour prendre la parole sur une musique délicate lancée derrière elle, une ambiance particulière se pose dans la salle. Les conversations se taisent. L’assistance, venue assister au 2e concours de pitch éloquence co-organisé par le Crédit Agricole de Champagne-Bourgogne et Initiative 89, est rapidement suspendue à chacun de ses mots. Chez Lou-Anne, pas de précipitation, pas de fébrilité, juste la maître du silence autant que du verbe, pour le plaisir de l’exercice. Car la compétition est secondaire, les deux autres concurrents inscrits pour ce concours ont déclaré forfait. La jeune femme a déjà gagné, mais le défi, pour elle, était ailleurs.

De Chemilly-sur-Serein… à Singapour
Lou-Ann Vilain a grandi à Chemilly-sur-Serein, village de l’Yonne de cent-dix habitants, dans une famille que l’entrepreneuriat irrigue de toutes parts. Son père a repris avec son frère le domaine viticole familial, le Château de Chemilly, fondé par son grand-père. Sa mère dirige Initiative 89, le réseau icaunais d’aide à la création d’entreprise. Quant à son frère aîné, il sait, depuis l’enfance, qu’il reprendra le domaine. « Il a des étoiles dans les yeux quand il en parle », raconte Lou-Ann. Bref, tout le monde, autour d’elle, vit un métier-passion ou semble avoir trouvé sa voie. Tracée, évidente, lumineuse. Mais pas Lou-Ann. Et c’est précisément de là que tout part.
« J’ai toujours été un peu bonne partout », explique-t-elle sans fausse modestie. « J’ai sauté une classe, j’ai de bonnes notes, mais il n’y a pas de métier qui me fasse rêver. » Le bac général décroché au lycée de Tonnerre, avec des spécialités en mathématiques, anglais et sciences économiques et sociales, elle s’oriente malgré tout vers un BUT Techniques de Commercialisation à l’IUT d’Auxerre. Un choix stratégique : le parcours commerce international impose au moins six mois à l’étranger. Et partir, c’est la seule certitude qu’elle a toujours eue.
Une recherche de sens avant tout
En absence de vocation, Lou-Ann choisit l’expérimentation. Elle ose, se lance et n’attend pas de réponse toute prête. À 17 ans, BAFA en poche, elle part travailler un mois et demi en colonie de vacances avec des enfants issus de foyers. Journées interminables, 45 euros bruts par jour, peu de sommeil. Et pourtant : « C’est l’expérience qui m’a le plus apporté. Je venais en aide à des enfants qui n’avaient rien. Ce que je faisais avait du sens. » Elle ne l’a pas oublié. Et c’est sur cette piste, aider, apporter quelque chose à l’autre, qu’elle continue de chercher.
Le choix de son cursus, s’il lui ouvre les portes de l’international, l’amène aussi à des expériences moins… réussies. Ainsi, c’est un stage commercial de deux mois qui a fourni la matière première de son discours d’éloquence : « Métro, boulot, dodo. Et si je créais mon propre scénario ? » Un titre qui, sous ses mots, prend une résonance particulière. « Je me suis dit : qu’est-ce que je fais là ? J’ai vraiment ressenti ce sentiment de ne pas être à ma place, de me lever chaque matin sans trouver de sens à ce que je faisais. » Ce que d’autres acceptent comme une fatalité professionnelle l’a, elle, poussée à se questionner. Elle creuse alors les chiffres. « Selon plusieurs études sur le rapport au travail en France, environ un actif sur cinq estime que son emploi est dénué de sens. » Une statistique qu’elle a intégrée à son texte, non comme un argument rhétorique, mais comme le reflet d’un malaise qu’elle a elle-même ressenti.

Écrire d’abord, parler ensuite
Lou-Ann écrit depuis toujours. « C’est un exutoire, un moyen de m’exprimer. » Mais passer de la page à la scène, c’est une autre affaire. C’est sur les réseaux sociaux qu’elle découvre les concours d’éloquence, avec fascination, et une certaine forme d’intimidation. Elle sait qu’elle parle vite — trop vite — « surtout dès que je connais mon sujet ». Elle trouve là un moyen de se challenger.
Sa méthode de préparation est toute personnelle. Pas de coach, pas de répétitions en miroir… Mais sa voiture et de la musique. Elle choisit une bande-son pour son discours e let répète en boucle sur ses trajets, seule au volant. « La musique m’aide à gérer le rythme, à ralentir là où il le faut. Elle me donne des repères dans le temps, quand j’en suis à tel passage de la chanson, je sais où j’en suis dans mes trois minutes. » À force de répétitions, le texte entre comme une poésie, et au fil des tours de roue, les formulations s’affinent, des improvisations s’intègrent, des blocs se construisent.
L’année de sa première participation, elle avait commencé à écrire un mois et demi avant le jour J. Cette année, tout est venu plus tard, plus vite, avec l’expérience et la confiance, sans doute.
Une carte de visite qui séduit
Mais Lou-Ann ne considère pas ce prix comme un trophée à ranger, car l’étudiante en recherche d’une alternance pour la rentrée prochaine en mesure déjà l’utilité concrète. Son post LinkedIn évoquant sa participation au concours lui a valu des appels spontanés d’entreprises pour des entretiens d’alternance. « On s’est permis d’aller voir ton profil, et on veut te rencontrer le plus vite possible. » Elle y voit le signe d’une compétence qui se raréfie : savoir s’exprimer.
« Dans ma promo de 80 étudiants, on est très peu à s’y intéresser vraiment. Il m’arrive qu’on me dise que j’utilise un vocabulaire trop sophistiqué. Alors qu’il n’y a rien de compliqué — c’est juste qu’on ne s’intéresse plus aux mots. » Elle, si. Elle a dévoré les livres plus jeune, avant que le lycée et le sommeil — elle se couche à 21h, rigoureusement — ne lui en volent le temps. Le vocabulaire, dit-elle, « c’est une porte d’entrée vers quelque chose d’autre. Ça montre un vrai intérêt pour les choses. »
Direction Singapour
Pour six mois, Lou-Ann Vilain s’envole pour Singapour. Un séjour obligatoire pour valider son diplôme, mais surtout une promesse qu’elle s’est faite à elle-même depuis longtemps. Revenir bilingue. Voir plus grand. Peut-être, ensuite, transformer son BUT en diplôme international en passant une quatrième année entière à l’étranger, pour travailler ou pour étudier, dans une autre langue, sur un autre continent.
Ce qui l’attend après ? Elle ne sait pas encore, mais elle s’en accommode plutôt bien. « Je n’aime pas faire des plans sur les dix ou vingt prochaines années. Ça ne me ressemble pas. Je vis plus au jour le jour. » Mais une chose est sûre : le discours qu’elle a prononcé ce soir-là, devant une salle retenant son souffle, n’était pas une parenthèse, mais une pierre supplémentaire posée sur son parcours, jusqu’à trouver, peut-être, son propre métier-passion.








